Table des matières
Introduction ……………………………………………………………………………2
Première partie : Les causes de la migration des personnages………………………6
Chapitre I : Les causes psychologiques et économiques…..……….. ……………….7
I –1 Les causes psychologiques………………………………...………………………8
I – 2 Les causes économiques…. ………...…………………………………………...21
Chapitres II : Les causes sécuritaires et attractives…….………….…..…………...32
II – 1 Les causes sécuritaires…...…..………………………………………………...32
II – 2 Les causes attractives…. ….………………………………….…….………….38
o La proximité du lieu d’immigration…....….………………………..……….38
o La présence des compatriotes dans le lieu d’immigration…………...……..41
o La langue et la culture………………………………………………………...42
Deuxième partie : Les conséquences de la migration des personnages……………45
Chapitre I : Les conséquences socio-économiques et socio-culturelles ……………46
I –1 Les conséquences socio-économiques……….………………………….……….46
II – 2 Les conséquences socio-culturelles…….………………………………………50
o Le problème d’adaptation et la crise identitaire……...……………………51
o Le mariage mixte……………………………………………………………..57
o Le regard du Blanc sur le Noir……………………………….……………...58
o Le regard du Noir sur le Blanc………………………………………………60
Chapitre II : Les conséquences humanitaires de la migration des personnages…62
II – 1 Les conséquences humanitaires ………………………………………………63
Conclusion …………………………………………………………………………….70
Bibliographie…………………………………………………………………………..73
Introduction
La migration est un phénomène social aussi ancien que l’histoire de l’humanité. L’historien Ibrahim Baba KAKE, dans son ouvrage qui s’intitule Les Noirs de la diaspora, écrit que « l’homme est un animal terriblement voyageur. Il sort de sa patrie quelles que soient les barrières qui l’entourent » pour aller dans d’autres contrées, à la rencontre de ses semblables. Dans le même ordre d’idées, André VIEUGNET dans son texte, Français et immigrés, constate que « les migrations de populations s’observent tout au long de l’histoire. Partout et toujours des groupes, des tribus, des peuples émigrent de leur pays d’origine à la recherche [d’un ailleurs meilleur.] »
Le terme de migration vient du latin « migrare » qui se traduit par « s’en aller. » D’emblée, il faudrait relever le caractère polysémique de ce substantif. Selon le domaine dans lequel nous nous situons, nous pouvons distinguer :
la migration végétale : c’est une migration de matières dans le sol sous l’action de l’eau ;
la migration animale ou zoologique : c’est un déplacement périodique d’animaux entre les lieux de production et les lieux de séjour offrant des conditions de vie plus favorables que les lieux d’origine (douceur du climat, humidité, nourriture plus abondante…) ;
la migration biologique : elle concerne la mobilité d’une cellule dans un organisme humain ;
la migration humaine : elle « est un déplacement massif de populations qui quittent un pays pour s'installer dans un autre. »
Dans son dictionnaire qui s'intitule Vocabulaire juridique, Gérard CORNU définit la migration comme « le fait, pour une personne, de se déplacer d’un pays dans un autre et d’y séjourner (c’est nous qui soulignons). » Cette définition nous semble partielle, car elle ne prend en considération que les migrations internationales et ignore complètement les mouvement internes consistant en un déplacement de populations campagnardes vers les grandes villes. Gérard CORNU semble également faire un amalgame entre les deux termes de migration et d’immigration.
En effet, l’immigration est « le fait de séjourner de manière durable ou de s’installer définitivement dans un pays étranger. » Nous ne pouvons donc valablement utiliser le verbe « séjourner » que quand nous parlons d’immigration et non de la migration.
La migration, nous l’avons dit plus haut, est un phénomène de société aussi ancien que l’humanité. En Afrique précoloniale, les historiens avaient remarqué un déplacement constant de populations d’un endroit à l’autre à la recherche des contrées plus favorables à l’agriculture et au commerce. L’une des migrations anciennes précoloniales africaines les plus célèbres est sans doute celle des Soninké. En effet, la tradition orale soninké raconte qu’un jeune homme nommé Dinga (l’ancêtre mythique des Soninké, selon les griots traditionalistes) aurait traversé le Sahara d’Est en Ouest avec une petite troupe de chasseurs à la recherche d’un lieu d’habitation. Il se serait finalement fixé dans le Sud de la Mauritanie, sans doute à Aoudagost. Par la suite, son fils Diabé, muni d’un tambour royal magique, serait descendu plus au Sud, et sur les conseils respectifs d’une vieille hyène et d’un vieux vautour il se serait installé dans une localité nommée Wagadu, qui signifie « pays des troupeaux en langue »Référence soninké.
De même, les récits des chroniqueurs arabes nous rapportent l’histoire d’un grand mouvement migratoire effectué par le souverain de l’empire du Mali, Kankan Moussa (1307-1332) à la Mecque. L’événement le plus marquant du règne de cet empereur, qui devait donner naissance à la légende de l’or de Tombouctou, fut le pèlerinage qu’il effectua aux lieux saints de l’islam ( 1324 - 1325).
Les historiens arabes racontent que des milliers de personnes lui firent cortège, dont cinq cents portaient les attributs du pouvoir (objets en or), cent chameaux transportaient chacun une importante charge d’or qui fut généreusement distribué pendant le voyage. Les dépenses du souverain furent telles que les cours du miqtal (pièce d’or utilisée à l'époque comme monnaie dans l’ensemble du monde arabe) s’effondra. Kankan Moussa revient du pèlerinage accompagné de nombreux érudits et artistes musulmans, parmi lesquels le poète andalou Es-Sahedi, qui construisit la mosquée de Djuberber de Toumbouctou.
Par ailleurs, dans ce travail de recherche sur la migration /immigration des personnages romanesques négro-africains francophones en général et sur celle des protagonistes de Bleu Blanc Rouge d’Alain MABANCKOU et de Murambi, le livre des ossements de Boubacar Boris DIOP en particulier, les mouvements migratoires qui seront étudiés sont ceux de la deuxième moitié du XX siècle (à quelque exception près pour ce qui concerne Borce Bonté de Bakari DIALLO et Mirages de Paris d'Ousmane Socé publiés au tout début du même siècle) et du début du XXI siècle.
Notre analyse va surtout s’articuler autour de la problématique suivante : comment la migration/immigration des protagonistes des textes étudiés est-elle décrite par les auteurs négro-africains de langue française ? Cette description, dans un premier temps, consiste à brosser un tableau plus ou moins complet des causes de la mobilité des protagonistes puis, dans un second temps, elle essaie de donner une idée des conséquences qui en découlent.
Nous allons donc nous intéresser à ces deux moments de la description du déplacement des héros de notre corpus et des personnages des textes qui traitent de la question de la migration dans le paysage romanesque négro-africain francophone. Nous avons, en effet, choisi de partir de deux textes (Bleu Blanc Rouge et Murambi, le livre des ossements) dans la mesure où, précisément, il nous sera presque impossible de traiter le sujet d’une manière exhaustive, compte tenu du grand nombre de production romanesque qui se fait chaque année sur le thème de la migration/immigration dans la fiction romanesque négro-africaine francophone.
Nous avons, de fait, volontairement fait le choix du terme « migration/immigration » dans l’intitulé de notre sujet dans la mesure où, à notre sens, les deux substantifs sont liés. Christiane ALBERT, dans son ouvrage qui s’intitule L’Immigration dans le roman francophone contemporain, constate que « le terme d’immigration ne peut se concevoir sans son corollaire d’émigration, selon que l’on prenne en compte le fait de « quitter » son pays […] ou au contraire celui « d’entrer » dans un pays étranger. » Il s’avère donc que toute étude sur le phénomène migratoire doit à la fois prendre en considération le déplacement et le séjour des émigrants dans leur pays d’accueil.
Notre méthode d’analyse consistera en une étude comparative des textes de notre corpus ( Bleu Blanc Rouge et Murambi, le livre des ossements) avec d’autres romans traitant de la même question, comme L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou KANE, Kocoumbo, l’étudiant noir , d’Aké LOBA, Mirages de Paris d’Ousmane Socé, Ventre de l’atlantique de Fatou DIOM, Génocide et massacres au Rwanda de Edouard K., entres autres. Ceci devrait nous conduire à dégager les convergences et les divergences de points de vue existant entre les œuvres en question. Quant au choix de notre sujet d’étude, il nous a été inspiré par l’ampleur que prend le phénomène migratoire dans le monde contemporain. En effet, chaque jour, à travers les médias nationaux et internationaux, on ne parle que de migration clandestine des Africains vers « l’Eldorado européen » (les statistiques sur la migration clandestine font état de 30000 clandestins arrivés aux Canaries en 2006 ) ou des politiques migratoires des pays du Nord, dont l’objectif principal est de réduire les flux migratoires des populations venus principalement du Sud vers le Nord.
Nous avons par conséquent jugé indispensable de nous intéresser à ce phénomène des sociétés modernes afin de savoir la manière dont la question de la mobilité des personnages voire des personnes est abordée dans le domaine de la littérature négro-africaine francophone. Notre étude se divise en deux parties. Dans la première, les causes de la migration des personnages romanesques, nous allons procéder à l’analyse, en partant de Bleu Blanc Rouge ou de Murambi, le livre des ossements, des causes psychologiques, économiques, sécuritaires et attractives qui sont à l’origine de la mobilité des protagonistes. Dans la deuxième partie, les conséquences de la migration des personnages, nous passerons en revue les conséquences tant économiques, culturelles qu’humanitaires du déplacement des personnages.
PREMIERE PARTIE : LES CAUSES DE LA MIGRATION DES PERSONNAGES
Chapitre I : les causes psychologiques et économiques
La migration des personnages romanesques négro-africains francophones pourrait, à notre avis, se ramener à deux grandes causes principales : les causes répulsives et les causes attractives. Les premières, qui sont d’ailleurs les plus fréquentes dans les textes étudiés dans ce travail de recherche, sont celles qui :
« incitent l’être humain [ou le migrant, pour être précis] à quitter [définitivement ou temporairement] son pays d’origine et qui sont par exemple la disette, la misère [matérielle ou morale], le manque d’emploi, les persécutions politiques [surtout dans les pays en voie de développement], religieuses, raciales... »
Les secondes, quant à elles, concernent particulièrement celles qui poussent ou incitent le personnage émigrant à manifester un désir pressant de changer d’horizon, de mode vie, d’aller à la découverte d’autres contrées. Mais elles pourraient également concerner la présence des compatriotes (parents, amis, collègues..) dans le pays d'immigration, la langue (c’est-à-dire le fait que les populations du pays d’émigration et celles du pays d’immigration sont liées par une communauté linguistique, comme le cas du français pour les Africains et les Français.) Nous trouvons ce genre de causes dans la plupart des romans ouest africains francophones traitant de la migration. C’est le cas par exemple de Maïmouna du romancier sénégalais Abdoulaye SADJI où l’héroïne éponyme, ne supportant plus la vie monotone du village, décide de quitter ses parents pour la ville de Dakar.
I – 1 : les causes psychologiques
Dans son Dictionnaire de psychologie, Norbert SILLAMY définit la psychologie comme étant : « la science de la vie mentale, de ses phénomènes et de ses conditions.[...] La psychologie, continue -t- il, se définit aujourd'hui, d'un point de vue plus global, comme la science de la conduite [mentale]. » Cette définition, que nous prenons comme le point de départ de notre analyse, pourrait parfaitement s'appliquer à "la conduite mentale" des personnages émigrants avant leur migration. En effet, nous entendons par causes psychologiques la représentation « mentale » que les personnages émigrants ainsi que leur entourage se font de leur migration. Ces causes peuvent également concerner le fait que ces derniers considèrent le voyage à l’étranger (en France particulièrement) comme la clé de la promotion sociale. Cette représentation, comme nous allons le voir plus tard, se fait de plusieurs façons. Les causes psychologiques jouent un rôle on ne peut plus déterminant dans la conception et la réalisation du projet migratoire des personnages romanesques négro-africains francophones. Elles se manifestent surtout par l'idéalisation du pays d’immigration par le candidat au voyage pour un ailleurs supposé paradisiaque.
Ainsi, le personnage émigrant conçoit le pays d'accueil comme un endroit où il fait bon vivre. La lecture de certains romans de la littérature migratoire africaine francophone en général et celle de Bleu Blanc Rouge d’Alain MABANCKOU en particulier nous fait aisément comprendre que la migration des protagonistes est parfois conçue comme un simple phénomène de mode qui accorderait un statut social revalorisant à celui qui parviendrait à accomplir son rêve de voyage à l’étranger. C’est effectivement dans ce cas précis qu’apparaît toute la teneur de l’aspect psychologique qui pousse le personnage à émigrer.
Le personnage émigrant donc pense, avant sa migration, qu’il ne devra son succès et sa réussite sociale que grâce au voyage qu’il effectuera en ville (pour la migration interne) ou à l’étranger (pour la migration externe, c’est-à-dire dans le sens Afrique-Europe.) S’il lui arrive d’accomplir son rêve, il se sentira comme investi d’une sorte de mission messianique ou prophétique à laquelle il ne doit en aucun cas faillir sous peine de perdre son prestige. Ce sentiment de ne jamais décevoir ou de ne pas perdre l’image que les gens se font du migrant du fait de son statut de compatriote vivant à l’étranger s’illustre, à notre vis, parfaitement dans le passage ci-dessus où le héros de Bleu Blanc Rouge, Massala Massala alias Marcel Bonaventure, alors qu’il était en prison et en phase d’expulsion vers le Congo Brazzaville, se livrait à un monologue trahissant le sentiment de déshonneur qu’il ressentait.
« Croyez-moi, ce n’est pas tant l’affrontement qui me désespère ; je suis rompu à cela. Ce sont plutôt, je le devine d’ici, tous ces yeux écarquillés, toutes ces mains déployées qui m’attendent. C’est une promesse que chacun de nous porte comme la tortue porte sa carapace. Je ne peux me permettre de ne pas regarder de ce côté-là. Je peux ignorer subitement tout cela. Ils m’attendent. Je suis leur seul recours. Je me sens chargé d’une mission qu’il faut accomplir à tout prix. Autrement, que leur dirais-je ? Que je n’ai pas pu aller jusqu’au terme ? Vont-ils m’excuser ? Vont-ils me comprendre » ?
Dans le même ordre d'idées, dans son article qui s'appelle « La porte de l'Europe s'est refermée », Serge DANIEL, le correspondant de RFI (Radio France Internationale) à Bamako au Mali, nous rapporte le témoignage d'un candidat à la migration clandestine qui pourrait, nous semble-t-il, résumer toute la portée psychologique des causes de la migration des Africains vers l'Europe.
« L'Africain, dit-il, n'aime pas la honte. J'ai des amis qui ont été refoulés. Arrivés à destination, ils ont été accueillis par les amis, les parents avec des moqueries sur le ton « vous n'êtes pas des hommes. Aujourd'hui vous êtes revenus les mains vides, c'est une honte pour la communauté .»
En effet, nous préférons utiliser le terme de « migration clandestine » au lieu de « immigration clandestine » utilisé parfois par les médias, car la migration est un processus qui conduit le migrant d’un endroit (pays d’émigration) à un autre (pays d’immigration) ; tandis que l’immigration est le résultat de ce processus, c'est -à-dire le fait de séjourner temporairement ou définitivement dans un pays étranger. Dans ce cas, le terme « immigration clandestine » traduit mal le voyage illégal des émigrants africains vers la France. Il pourrait, cependant, être utilisé pour qualifier les immigrés vivant illégalement dans le territoire du pays d’accueil.
Le monologue de Massala Massala depuis sa prison, de même que la confession de cet émigrant clandestin, témoignent de la charge psychologique et sociale considérable que portent, avant la migration, tous les jeunes émigrants. Ainsi, le héros de Bleu Blanc Rouge d’Alain MABANCKOU ne pouvait, sans peine, concevoir son retour brutal (par expulsion) à son pays d’origine. Car pour lui et son entourage ce retour brutal et non voulu est synonyme de honte et de déshonneur pour toute la famille. Dans son étude portant sur ce que Abdourahmane Ali WABERI appelle « les enfants de la post colonie », CAZENAVE Odile écrivait que : «Bleu Blanc Rouge s’inscrit directement […] dans l’évocation de l’importance de l’apparence, de l’image extérieure associée à celle de réussite sociale. » Dans ce cas, le voyage en France est, pour les futurs émigrants, synonyme de « réussite totale ». En effet, pour ces derniers, à l’instar de Massala Massala, ce voyage représente le succès voire l’arme permettant de se faire une place incontestable dans la pensée ou l’imaginaire des jeunes filles du quartier. « Les garçons de mon âge, dit Massala Massala, aguichaient les jeunes filles en leur bassinant cette sérénade : j’irai bientôt en France, j’habiterai en plein Paris. Le rêve nous était permis » Le rêve joue un rôle non négligeable dans les différentes étapes du projet migratoire. En effet, rien que par la pensée ou le rêve, le candidat au voyage est capable de faire une description plus ou moins parfaite du pays d’immigration. Nous remarquons ce phénomène de représentation du pays d’accueil dans presque tous les romans négro-africains francophones de la migration.
Chez les personnages des romans migratoires de la première génération (1930-1960), le protagoniste candidat au voyage en France est, par ses différentes lectures, capable de tenir un discours cohérent sur le pays d’accueil comme s’il y était. C’est le cas par exemple de Fara de Mirages de Paris d’Ousmane SOCE, de Kocoumbo l’étudiant noir d’Aké LOBA. Cependant, à la différence de ces personnages romanesques de la première génération qui, dans leur représentation du pays d’immigration prenaient appui sur leur culture livresque, ceux de la deuxième génération (1980-2000) se basent surtout sur les récits d’anciens émigrants qui, lors des vacances d’été au pays d’origine, racontent des histoires extraordinaires sur le mode de vie en France. Mais cela se fait également par l’intermédiaire des médias qui déversent à longueur des journées des images de l’Europe.
Ces représentations du pays d’immigration, doublées parfois des récits épistolaires des immigrés vivant en France, incitent la jeunesse à faire le choix de la migration en Europe en général et en metropole en particulier pour avoir une place au soleil du succès. Ainsi donc, celui qui ne parviendrait pas à émigrer vers la métropole n’aurait aucune considération familiale et sociale dans son quartier. Dans la prise de décisions de la famille il serait toujours mis à l’écart.
François MANCHUELLE, dans son ouvrage qui s’intitule Diaspora des travailleurs soninké (1848-1960). Migrants volontaires fait une analyse plus ou moins détaillée des causes psychologiques qui sont à l’origine de la migration des jeunes hommes soninké. Pour lui, en effet, au début de la mobilité des émigrants soninké « ce furent les nobles qui migrèrent et ce, non pas par ce qu’ils voulaient partir, mais par ce qu’ils comptaient ainsi renforcer leur position au sein de la société traditionnelle .»
Nous comprenons, de fait, à la lecture de ce passage de MANCHUELLE que le motif de cette migration des Soninké n’est pas d’ordre économique. Dans la mesure où, précisément, l’émigrant qui quitte le pays d’émigration pour aller chercher fortune ailleurs n’est pas victime de la misère ou de la famine encore moins d’une persécution politique, raciale ou religieuse. C’est, justement, le souci de garder son statut de noblesse qui le pousse à abandonner le village.
Dans Bleu Blanc Rouge du Congolais Alain MABANCKOU, l’aspect psychologique dans les différentes étapes du projet migratoire des personnages joue le même rôle que dans le texte de François MANCHUELLE. De même que le noble soninké doit émigrer loin de sa localité natale afin de sauver sa position dans le système hiérarchique social, de même le personnage romanesque émigrant des romans ouest africains de langue française en général et ceux de Bleu Blanc Rouge en particulier doivent adopter une certaine attitude particulière pour ne pas ternir leur image, comme en témoigne si bien ce passage du texte de MABANCKOU : « Moki estimait qu’un Parisien ne devait plus habiter dans une masure comme la leur, une bicoque en planches d’okoumes surmontée d’un toit en tôles rouillées. »
Dans le pays d’émigration des personnages, l’idée que les gens ont du migrant qui est parvenu à réaliser son rêve est d’autant plus grande que toute sa famille profite du statut social élevé qu’il acquière grâce à sa mobilité. Ainsi, dans Bleu Blanc Rouge nous voyons le père de Moki, le Parisien, escalader, sans aucun obstacle, tous les échelons de la hiérarchie sociale, du fait seulement que son fils vit en France.
« Le vieil homme avait vu son existence changer d’un coup. Il n’en revenait pas lui-même […] Sa promotion sociale avait pris de court la population. Elle s’était opérée en flèche, sans obstruction : il entra au conseil du quartier et accéda quelques temps après, à l’unanimité, à sa présidence. »
Le père, donc, jouit d'une notoriété que le statut d'émigrant de son fils lui confère. Son fils, Moki, qui vit en France est, dans l’imaginaire de tous les habitants du quartier, le symbole même de la réussite sociale. Quand on annonçait son arrivée pour les vacances d’été à Brazzaville, c’est tout le quartier qui vivait l’événement dans une allégresse populaire. « Nous étions tous, affirme Massala Massala, au courant. Moki allait revenir de Paris […] On attendait de pied ferme le Parisien. Ce jour était [pour nous] un jour béni. »
Ces réactions des parents ou des jeunes et moyens jeunes du quartier vis -à -vis du Parisien est un phénomène social réel que tout chercheur observateur attentif pourrait constater dans les pays africains dits des pays d’émigration où le voyage en Europe est considéré par tous comme une sorte de « pèlerinage » dont chaque personne doit s’acquitter. Le roman négro-africain francophone est, de ce fait, le reflet de l’imagerie populaire africaine en fait de migration où toute la population ne rêve que d’aller un jour en Europe.
Les faits et gestes de l’émigrant font l’objet d’une sorte de « culte d’adoration » pour tous les candidats au voyage en métropole. Par sa façon de s’habiller, d’interpréter sa migration/immigration, l’émigré crée tout un mystère psychologique autour de son personnage. « Nous, affirme Massala Massala, admirions sa [Moki] manière de parler. Il parlait un français français [sic]. Il prétendait que nos langues étaient prédestinées à mal prononcer les mots. »
Nous sommes tenté, à la lecture de ce qui précède, de faire une comparaison entre l’attitude du personnage parisien, Moki, de Bleu Blanc Rouge de MABANCKOU et celle de Joseph de L’Impasse de Daniel BIYAOULA. Ces deux protagonistes immigrés ont une conception très différente du pays d’immigration, c’est-à-dire la France. Tandis que le premier faisait tout son possible pour idéaliser la France et Paris aux yeux des candidats à la migration, le second, lui, s’acharnait à faire comprendre à son entourage que la métropole n’était pas du tout synonyme de réussite sociale. Joseph de L’Impasse se distingue donc de Moki par le fait qu’il ne crée aucun mystère autour de son statut d’émigré/immigré. Moki, quant à lui, par son attitude de « dandy », de « noceur », de « sapeur » essayait de séduire tous les jeunes de son quartier.
En effet, le phénomène de « dandysme », qui consiste à soigner les apparences physiques, psychologiques et vestimentaires pour mieux faire ressortir le statut du Parisien, avait été analysé d’une manière on ne peut plus détaillée par le sociologue congolais Justin Daniel GANDOULOU dans son ouvrage qui s’intitule Au cœur de la sape. Mœurs et aventures des Congolais à Paris . Dans ce texte, Justin Daniel GANDOULOU met surtout l’accent sur la connaissance que les jeunes congolais candidats à la migration en France ont du pays d’immigration avant même qu’ils n’y mettent pied. Il explique en des termes explicites le rôle psychologique que joue l’attrait du pays d’arrivée dans le projet migratoire du migrant. Pour lui, le terme « sape » vient du participe passé « sapé » qui, à son tour, donne le nom commun « sapeur. »
La « sape », poursuit-il, est un mot d’origine argotique qui signifie « vêtement », avec « une connotation d’élégance prestigieuse et de dernière mode. » Ce mot signifie également « société des ambianceurs et personnes élégantes » . Psychologiquement, pour le personnage émigrant, à l’instar des jeunes congolais, pour faire partie de cette société « des noceurs » ou « d’ambianceurs » dont parle GANDOULOU il faut impérativement émigrer en France, à Paris qui est considéré comme la capitale mondiale de la mode vestimentaire. Car « la sape », pour les jeunes congolais et les protagonistes de Bleu Blanc Rouge, est le symbole même de l’Occident. Il est donc clair que l’un des objectifs du personnage de Massala Massala « est de faire un tour à Paname [Paris]. C’est ainsi que les jeunes sapeurs congolais désignent Paris où sont installés les aventureux . »
Nous pouvons déduire, compte tenu de ce qui précède, que l’itinéraire du personnage de MABANCKOU reflète d’une manière ou d’une autre celui des « sapeurs » de GANDOULOU. En effet, Moki est le symbole confirmé des aventuriers parisiens à Brazzaville. Il joue, dans ce cas précis, un rôle intéressant dans les causes psychologiques de la migration des jeunes et des moyens jeunes vers une Europe « paradisiaque. »
A chaque retour au pays natal pour les vacances d’été, il mobilisait tous les candidats au voyage dans les soirées ou dans les bars du quartier où il racontait le mode de vie parisien. Ses récits donnent une envie pressante de migrer à ceux qui l’écoutaient.
« Dans la buvette, affirme Massala Massala, une conversation s’entamait entre Moki et les filles autour d’une table. Paris était le sujet de la rencontre […] Il expliquait dans la foulée qu’il était possible de dîner sur la tour Eiffel, que lui-même allait le week-ends avec des amis, qu’il avait autrefois un grand appartement qui donnait sur ce célèbre monument érigé par Gustave Eiffel. »
Le discours de ce personnage enchanteur avait joué un rôle psychologique déterminant dans la conception et la réalisation du projet de voyage en France du héros Marcel Bonaventure. Dans mesure où, précisément, il était présent à la plupart de rencontres que Moki organisait à l’intention des futurs aventuriers.
A propos de ce personnage, c’est-à-dire Moki, qui faisait de sa migration/immigration son "cheval de bataille psychologique", l’auteur de Bleu Blanc Rouge, Alain MABANCKOU, affirmait qu’ « il «est le symbole des nouveaux agitateurs de la jeunesse africaine. [Il] est un aventurier et son retour au pays [natal] a crée des émules. Parmi ces émules, il y a le narrateur [Massala Massala]. » Pour les candidats à la migration en France, comme Massala Massala, les récits fantastiques de Moki sur le pays d’immigration créent un climat psychologique qui fait que tout « celui qui arrive à faire le voyage en France […] jouit d’un prestige [social] que l’on peut comparer à celui d’un pèlerin qui rentre d’un lieu saint. »
La France est considérée comme un pays de passage obligatoire pour qui veut avoir une place de choix dans la société des « ambianceurs » du quartier et dans les affaires familiales où n’ont le droit à la parole que ceux qui ont fait une ou plusieurs fois le voyage de Paris. Cette idéalisation de la métropole et sa capitale se retrouve dans presque tous les romans négro-africains francophones de la migration où les personnages émigrants conçoivent la Ville Lumière (Paris) comme un endroit mystérieux voire merveilleux qu’il faut à tout prix visiter. Ainsi, dans le roman d’Aké LOBA, Kocoumbo, l’étudiant noir, nous relevons : « tout ce qui venait de Paris avait pour la jeunesse un attrait passionnant […] ; était considéré par elle avec un respect à la fois sacré et craintif. »
Dans le même ordre d’idées, nous relevons dans Bleu Blanc Rouge: « qui de ma génération, affirme Massala Massala, n’avait pas visité la France par la bouche, comme on dit au pays ? Un seul mot, Paris, suffisait pour que nous nous retrouvions par enchantement devant la tour Eiffel. » Rien que par la seule évocation du vocable Paris, les jeunes de Brazzaville étaient capables d’une force mentale considérable de représentation sur le pays d’immigration.
L’idéalisation du pays d’immigration par les candidats au voyage n’est pas le propre des seuls « sapeurs » de Brazzaville et de Bleu Blanc Rouge. Ce phénomène de représentation fantastique se retrouve également chez les jeunes intellectuels (étudiants) africains. Pour le sociologue GANDOULOU, en effet :
« la fascination quasi mythique exercée par l’Europe [particulièrement la France ], l’ancienne métropole, et l’image culturelle qu’elle s’était donnée font que tout élève africain considère sa formation globale comme incomplète tant qu’il n’a pas réalisé une partie de ses études en Europe. »
La migration des personnages romanesques négro-africains francophones est vécue comme "une bataille psychologique" avant de devenir une réalité pour certains. Cet aspect psychologique des causes de la mobilité des protagonistes, comme nous l’avons vu précédemment, se fait soit par le biais des récits des immigrés qui venaient en vacances en été soit par la lecture d’ouvrages traitant de la culture du pays d’accueil.
La représentation du pays d’immigration par la lecture concerne particulièrement les héros des romans de la première génération, comme Fara de Mirages de Paris, Kocoumbo l’étudiant noir d’Aké LOBA… Cependant, chez les personnages des textes parus entre 1980-2000 les recours aux récits oraux ou épistolaires des immigrés priment sur la lecture d’ouvrages sur le pays d’immigration. Cette différence d’information entre les deux générations pourrait s’expliquer par le fait que les personnages de la première ont un niveau d’instruction plus avancé que ceux de la deuxième.
Mais cela pourrait également avoir son explication dans la révolution technologique qu’a connu le monde dans le siècle dernier. Ainsi, nous avons comme impression d’être dans un village planétaire où les informations nationales et internationales circulent en un temps record considérable. Il y a un autre fait capital qu’il faudrait prendre en considération dans la détermination des causes psychologiques de la migration des personnages vers la métropole : c’est celui de la télévision. Dans ce cas, Le Ventre de l’Atlantique de la romancière sénégalaise Fatou DIOM est un exemple on ne peut plus parlant.
Dans tous les cas de figure, quelle que soit « l'arme psychologique » utilisée, pour le candidat à la migration en Europe tous les moyens légaux et illégaux sont bons pourvu qu'il atteigne son objectif. Dans le passage ci-dessus, Moki raconte l’itinéraire qui l'avait conduit, en transitant par plusieurs pays africains, de Pointe noire à Paris.
« En Angola, je fus bloqué pendant plusieurs mois. Je n'avais rien en poche. Pas de quoi me payer le billet pour la France. Pas de quoi manger. Mais me rapprocher [davantage] de ce pays [la France] réaliser mon projet. Je vendis des poissons salés [...], des gâteaux dans un grand marché populaire de Lunda [la capitale de l'Angola]. J'ai réuni, grâce à ce commerce, une grosse somme d'argent, ce qui me permit de soudoyer les gars de l'aéroport. Voilà comment j'ai débarqué un jour à Roissy... »
Nous voyons à travers cet extrait révélateur que le candidat à l'aventure européenne est prêt à fournir tous les efforts possibles pour la réalisation de son projet migratoire. Dans la mesure où, pour lui et son entourage, ce voyage à l'étranger est la clé qui lui ouvrirait toutes les portes du succès et de la promotion sociale tant espérés. Une fois arrivé à Paris, l'aventurier pourrait commencer à imaginer que désormais la place tant convoitée dans l'imaginaire populaire est acquise sans aucune contestation. Car il suffit seulement de vivre dans la capitale française pour être considéré comme une grande personnalité par les habitants du pays d'origine.
Paris devient ainsi un lieu que tout sapeur doit visiter pour bien réussir sa consécration dans la hiérarchie sociale. A ce propos, Justin Daniel GANDOULOU écrit que « comme pour tout francophone, Paris est pour bon nombre de Congolais, et surtout pour les sapeurs n'ayant pas encore entrepris ce voyage, un véritable mythe. » Le personnage aventurier, comme Massala Massala ou Moki, qui arrive pour la première fois dans la capitale française s'intègre dans le groupe des « ambianceurs ». Il se doit de respecter scrupuleusement les règles en vigueur consistant à créer, par correspondance épistolaires ou pendant les vacances d'été au pays, une image du pays d'immigration chez les candidats à l'aventure.
Il ne doit jamais, sous peine d'encourir des sanctions collectives de tous les membres du groupe, dévoiler les conditions de vie difficile dans lesquelles ( nous reviendrons sur ces conditions ) les sapeurs vivent dans leur aventure européenne. Le dévoilement de ces conditions inhumaines serait, pour eux tous, une grande perte psychologique dans l'imaginaire des jeunes et moyens jeunes restés au pays d'émigration. « L'aventurier, affirme GANDOULOU, ne décrira jamais ses conditions de vie matérielle [lamentable] ; il en va de son prestige [social] . »
Ce mystère teinté d'hypocrisie que le migrant/immigré fait véhiculer autour de son image joue un rôle non négligeable dans les différentes étapes de la migration des personnages romanesques. L'influence psychologique que l'immigré vacancier, comme Moki, exerce sur le sapeur de Brazzaville est si forte que Masssala Massala n'a pu opposer aucune résistance à la tentation de l'aventure européenne. Pour ce dernier, il n'y à rien à faire : il faut qu'il fasse « un tour à Paris » afin de « maîtriser les techniques de la sape », pour ensuite seulement, comme ils le disent entre eux, « effectuer une descente à Brazzaville. »
Le voyage à Paris « se présente comme une consécration [...] du statut de Grand, de Sapeur total, de l'Aventurier. » Le personnage Moki dans Bleu Blanc Rouge, qui nous fait d'ailleurs penser au sapeur de GANDOULOU, accorde une importance particulière, dans « sa bataille psychologique », à l'aspect vestimentaire. Pour lui, le seul moyen permettant au Parisien de convaincre les candidats à la migration qui constituent l'essentiel de son auditoire, c'est bien d'être habillé d'une manière impeccable voire particulière.
Dans sa réflexion sur le rôle joué par l'aspect vestimentaire dans les causes psychologiques de la migration des jeunes congolais, GANDOULOU affirme : « il n'est pas rare d'entendre objecter à quelqu’un qui rentre d'un séjour en Europe (diplômé ou pas ), quand celui-ci n'accorde pas une importance particulière à la tenue vestimentaire [...]ah, il n'a pas été en Europe. » C’est, effectivement, cet aspect de la tenue vestimentaire que Charles Moki avait su exploiter à son avantage, contrairement à Joseph de L’Impasse de BIYAOULA qui n’accordait aucune importance à la tenue vestimentaire et à l’image que les gens pourraient se faire de lui quant à son statut de Parisien. Cette négligence de l’aspect vestimentaire dans le parcours de l’immigré avait été l’objet d’une crise familiale entre Joseph et les siens qui lui reprochaient de ne pas se comporter comme un vrai Parisien. Pour sa famille, il serait inconcevable qu’il y ait parmi eux un Parisien qui ne ressemble pas à un Parisien :
« il [Samuel, le frère aîné de Joseph] me dit qu’il y a des règles à respecter, que je ne les aime peut être pas, les costumes, mais que je suis un Parisien que le Parisien a une image à défendre, que pour eux, les gens de ma famille, ce sera la honte insoluble qu’il y ait parmi eux un Parisien qui ne ressemble pas à un Parisien. »
Nous voyons, à travers ce passage de L’Impasse, que la famille du migrant/immigré joue un rôle capital dans la revalorisation de la migration du personnage. Nous avons vu plus haut combien le statut de migrant de Moki avait propulsé son père très loin dans la hiérarchie sociale de son quartier. Chez les parents de Massala Massala nous avons également remarqué le même type d’importance accordée au voyage à l’étranger de leur enfant. Pour ces parents pauvres et en mal de reconnaissance sociale, la migration de l’un de leurs progénitures en France constitue une occasion leur permettant de rehausser leur statut social, comme en témoigne cet extrait de Bleu Blanc Rouge :
« il [le père de Massala Massala] en parlerait donc [il s’agit du projet migratoire de leur fils] à [sa ] mère. D’après lui, elle n’y verrait aucun inconvénient. Elle serait plutôt heureuse. Il pourrait, lui, se promener la tête haute dans la rue. Il serait respecté par la population et aurait du poids dans les décisions du conseil du quartier où le père de Moki régnait maintenant en monarque aveugle. »
Les causes psychologiques de la migration des personnages romanesques négro-africains francophones se font remarquer presque chez tous les romanciers ayant abordé, d’une manière ou d’une autre, la question de la mobilité dans le paysage littéraire africain de langue française. Parfois, nous l’avons vu, elles concourent à inciter les jeunes à l’aventure par ce que tout le monde a sa part du gâteau. Et partout nous constatons le même profil de personnages. Dans Le Ventre de l’Atlantique, par exemple, de la romancière sénégalaise Fatou DIOM le protagoniste nommé l’homme de Barbès entreprend le même type d’idéalisation du pays d’immigration que Charles Moki de Bleu Blanc Rouge. A l’instar de ce dernier, l’homme de Barbès regroupait les jeunes autour de lui pour leur raconter le mode de vie en France. « Au clair de la lune, à la fin des matchs diffusés à la télé, l’homme de Barbès trônait au milieu de son auditoire admiratif et déroulait sa bobine. »
La seule différence, à notre avis, qui pourrait être établie entre Moki et l’homme de Barbès dans Le Ventre de l’Atlantique en est que le premier tenait ses discours « rituels » dans les bars de son quartier ou dans les soirées organisées par les jeunes, tandis que le dernier « déroulait sa bobine » habituelle dans la cour de sa maison où les jeunes de l’île venaient regarder les matchs de football. Mais, dans les deux cas de figure, nous avons l’impression d’assister au même procédé de questions-réponses. Les récits de l’homme de Barbès, tout comme ceux de Charles Moki, créent un effet psychologique déterminant dans la conception et la réalisation du projet migratoire des jeunes candidats au voyage à la métropole. Ces jeunes ne pouvaient échapper aux charmes des discours du genre « là -bas, dit l’homme de Barbès, tout le monde peut devenir riche, regardez tout ce que j’ai maintenant. »
Dans l’étude de la migration des personnages romanesques négro-africains francophones nous ne pouvons en aucun cas faire l’économie des déterminants économiques qui, au même titre que les causes psychologiques, jouent un rôle décisif dans la migration des protagonistes.
I – 2 Les causes économiques
Dans cette partie de notre analyse, nous allons mettre l’accent, sans prétendre à l’exhaustivité, sur les raisons socio-économiques de la migration des personnages romanesques négro-africains francophones en général et sur celles des protagonistes de Bleu Blanc Rouge d’Alain MABANCKOU en particulier. Nous ne pouvons pas, de fait, traiter ce sujet sans dire un mot sur les relations historiques que la France avait entretenu ( et entretient encore) avec les Etats africains jadis sous sa domination.
La migration des Africains francophones vers la métropole s’est faite, au début, de deux ou trois manières. D’abord, ce furent les colonisés, contraints de participer à l’effort de guerre pendant les deux grands conflits mondiaux (1914-1918 et 1939-1945), qui étaient les premiers à venir en France pour combattre aux côtés de l’armée française. Entre 1914 et 1918 plus de 200000 « tirailleurs sénégalais », dont 30000 trouvèrent la mort, ont participé à la guerre aux côtés des troupes alliées. Un grand nombre de romans négro-africains francophones rendent comptent de la mobilisation de ces « tirailleurs sénégalais » dans une guerre qui leur était complètement étrangère. C’est le cas par exemple de O pays mon beau peuple du romancier sénégalais Sembene OUSMANE, Force Bonté du tirailleur Bakary DIALLO, L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou KANE, Morts pour la France de Doumbi FACOLY…
Ensuite, ce furent les ouvriers manuels qui, après les Deux Guerres mondiales, appelés par la métropole pour sa reconstruction, ont massivement émigrés en France. Gaston KELMAN dans son essai qui s’intitule Je suis noir et je n’aime pas le manioc écrit :
« La France, comme la majorité des pays européens, se trouve devant la nécessité de moderniser l’outil de production vieillissant [avait jugé qu’elle] n’a pas le moyen de se lancer dans un chamboulement coûteux et qu’elle gagnera à recourir à l’importation de la main d’œuvre [de ses] colonies d’Afrique. »
C’est ainsi que les Africains, à la recherche de meilleures conditions de vie, avaient décidé de quitter leurs familles pour aller travailler, dans des conditions déplorables (nous y reviendrons), en Europe. En fin, dans cette aventure européenne des Africains, il faudrait également signaler la présence des étudiants qui venaient ou qui viennent achever leur formation dans les universités et institutions françaises. Au départ, nous avons assisté à ce que les sociologues ont appelé « la migration des célibataires ou d’hommes seuls ». Ensuite, selon les mêmes sociologues, ce fut « le regroupement familial » à partir des années 1970. En 2004, 4,5 millions d'immigrés âgés de moins de 18 ans ou plus vivent en France métropolitaine ; ils représentent 9,6 % de la population du même âge contre 8,9 % en 1999 . « Alors que la population immigrée a longtemps été composée d'une majorité d'hommes venus en France pour travailler, les femmes, arrivées par le biais de regroupements familiaux, sont aussi désormais aussi nombreuses que les hommes (50,3 %) .»
La littérature négro-africaine francophone retrace les différentes étapes de cette migration des Africains vers la France. Les causes économiques sont l’une des facteurs déterminants dans la mobilité des personnages. Ces causes pourraient trouver leur illustration dans le déséquilibre économique que la mondialisation des marchés avait établi entre les pays riches du Nord et les pays pauvres du Sud. Cette inégalité, qui enfonce chaque jour davantage les populations africaines dans la paupérisation totale, avait été dénoncée par bon nombre d’intellectuels africains, comme Léopold Sedar SENGHOR qui, déjà, parlait de « détérioration des termes de l’échange » entre l’Afrique et l’Europe. Les peuples africains ont été largement victimes de cette conjoncture économique mondiale injuste où « les gros poissons dévorent les petits poissons. » C’est pourquoi, pour eux, la seule solution leur permettant de sortir de la pauvreté est de s’exiler hors d’Afrique.
Les personnages des romans négro-africains francophones en général et ceux de Bleu Blanc Rouge en particulier vivent le même calvaire. Une lecture de l’ensemble de la production des romanciers d’Afrique noire de langue française fait ressortir le même sentiment de frustration, de désespoir qui gangrène à petit feu toute la jeunesse. Dans le roman de MABANCKOU, pour les personnages en effet, le seul moyen d’échapper à la misère sociale ambiante est d'émigrer en France. Bernard MOURALIS, dans son article paru dans la revue Notre librairie écrit :
« le désir de nombreux Africains de quitter leur pays pour gagner l’Occident [principalement la France] où ils pensent échapper à une condition sans avenir dans la littérature de fiction [qui] se fait largement écho de ce phénomène […] sous une forme double : d’un côté, en décrivant la réalité, généralement plein de déconvenues, du séjour en Europe de tel ou tel personnage ; de l’autre, en faisant apparaître chez ceux qui ne sont pas encore partis la vision prometteuse qu’ils ont de l’Europe. »
Dès lors, nous pouvons déduire que le héros de Bleu Blanc Rouge, Massala Massala, fut victime des rêves entretenus par Moki sur la prétendue facilité de se faire beaucoup d’argent en France. Pour lui, le seul moyen qui pourrait le faire sortir de la misère économique dans laquelle il se trouvait était d’aller tenter sa chance à Paris, comme son ami Charles Moki. Déjà, avant même de réaliser son projet migratoire, il se met à dresser la liste de ses priorités qui constituent pour lui une sorte de sortie de crise:
« Dans ma tête, dit –il, je dressais la liste des priorités une fois que je serais à Paris. Que ferais-je pour la famille ? D’abord envoyer de l’argent à mon père afin qu’il rembourse mon oncle. Ensuite démolir notre vielle maison en planches et la remplacer par une en dur […] J’achèterais aussi des voitures. »
Massala Massala, comme tous les jeunes de son âge, se sentait ainsi attiré par la France qu’il considérait comme un Eldorado économique qui, tel un coup de baguette magique, lui permettrait de résoudre tous ses problèmes financiers. Contrairement aux personnages romanesques négro-africains de la première génération, comme Fara, Kocoumbo, Samba Diallo…, dont la cause de la migration était culturelle ou éducative, ceux de la deuxième génération (Massala Massala, Moki, Joseph...) ne sont attirés par la France que pour des raisons économiques. A ce propos, Aedin NI LOINGSIGH écrit :
« à l’inverse de ce qui poussait l’évolué colonisé vers Paris […], ce n’est ni la culture ni la vie intellectuelle qui attire désormais les [personnages] immigrés à la métropole. Au contraire, le déplacement de l’immigré se situe de plus en plus fréquemment dans un contexte purement matériel. »
La migration ou le voyage à l’étranger semble ainsi être considéré comme la seule solution possible permettant aux personnages et à leurs familles de subvenir à leurs besoins économiques les plus fondamentaux. Dans L’Impasse de BIYAOULA, par exemple, nous avons remarqué les mêmes sentiments consistant à voir dans celui qui arrive à réaliser son projet migratoire l’espoir de toute la famille, au sens large du terme. Tous les membres de la famille se réjouissent d’avoir parmi eux quelqu’un qui vit en France, et à qui on peut tout demander. Car pour ces derniers, comme nous allons le voir avec les neveux de Joseph, il n’y pas de vie économique possible s’il n’y a pas dans la maison un immigré.
« Ils se précipitent vers moi, mes neveux et nièces. Ils me posent une multitude de questions sur la France. Pour eux, je représente la réussite [sur le plan économique] […] Ce sont des « voir Paris ou mourir », « sans Paris, pas de vie possible ! » qui, comme une eau de source, s’écoulent de leur bouche. »
Pour le candidat à la migration, de même que pour son entourage, le seul remède permettant d’améliorer la situation économique misérable du pays d’émigration est sans conteste le voyage en Occident où les conjonctures économiques semblent être favorables. C’est pourquoi le migrant qui arrive à s’échapper de la pauvreté du pays d’origine est constamment sommé, pour ne pas dire harcelé, par ses parents ou proches afin d’aider ses frères restés au pays à venir le joindre en France.
« C’est, dit Joseph, encore un grand problème entre Denis, ma famille et moi cette histoire de la France. Quelques années plutôt, il n’avait pas cessé de me demander que je lui envoie un certificat d’hébergement, mon cadet. Moi […], j’avais refusé. Je lui expliquais qu’il valait mieux qu’il reste à Brazza, que nous autres, nous y vivons tous la pauvreté sous diverses formes, que tout ce qu’on racontait ce n’était que mystifications [ …] Ça l’a fâché, mes écrits, Denis. Il m’a répondu que j’étais jaloux, que je ne voulais pas de son bien, que je voulais l’empêcher de s’enrichir… »
Nous voyons, de fait, que pour le jeune candidat à l’aventure européenne le voyage en métropole est synonyme d’enrichissement facile, sans aucun effort. En effet, c’est le même type de réaction que nous avons constaté chez Massala Massala de Bleu Blanc Rouge qui, contrairement à Denis, le frère de Joseph, avait réussi à convaincre son ami Moki de lui envoyer un certificat d’hébergement qui lui avait permis d’avoir le fameux sésame qu’est le visa pour la France. Pour lui, en effet, l’obtention de ce visa est déjà le début de la fin de sa vie de galère économique. « J’avais, dit-il, désormais mon passeport et mon visa […] Sous mon pantalon, je cachais le passeport dans la poche de ma culotte. Je dormais avec ce pantalon, après avoir vérifié que les mauvais esprits dont parlait mon père n’avaient pas arraché mon visa. »
Les causes économiques de la migration des personnages pourrait, à notre avis, s’expliquer par la situation de manque d’emploi dans les pays d’origine des émigrants africains. Dans ce cas, « il serait vain et assurément faux de dissocier les causes économiques et les causes sociales [de la mobilité des personnes vers des contrées où les possibilités de trouver un emploi sont énormes]. Elles agissent de concert et se conjuguent dans l’esprit des migrants. » Pour les personnages des romans négro-africains francophones de la migration et ceux de MABANCKOU, notamment, la migration est devenue une coutume quasi traditionnelle pour sortir de la crise économique. Il s’agit désormais d’un processus dont les finalités sont sensiblement matérielles. Ainsi, le héros Massala Massala n’avait comme seul objectif, de la conception de son projet migratoire à sa réalisation, que d’aller en France afin de se faire beaucoup d’argent, pour ensuite seulement revenir faire sortir ses parents de la misère économique dans laquelle ils se trouvent.
Shor RAPH, dans son ouvrage qui s’intitule Histoire de l’immigration, écrit que : « l’immigration résulte de la combinaison de facteurs démocratiques, économiques (c’est nous qui soulignons), politiques » et que « la grande majorité des immigrés venaient en France non pas avec le projet de s’intégrer et de demeurer à jamais dans cette nouvelle patrie, mais avec la résolution d’économiser de l’argent, puis de renter au pays. » Cette analyse rejoint parfaitement notre propos, dans la mesure où, précisément, l’objectif de tous les personnages émigrants dans Bleu Blanc Rouge et les autres textes du même genre n’est sans doute pas de venir s’installer définitivement en France. Mais plutôt, pour eux, la métropole n’est qu’un lieu où ils doivent aller travailler, se faire de l’argent et retourner secourir la famille dans le pays d’émigration.
Dans un environnement social où les besoins fondamentaux de l’être humain (la nourriture, la boisson, les soins sanitaires…) ne sont pas satisfaits, le héros de MABANCKOU ne pouvait se pardonner de rater une occasion qui lui est offerte (le voyage en Europe) et qui lui permettrait de sortir de l’enfer économique quotidien dans lequel il se trouvait. Dans la plupart des cas, la décision d’émigrer intervient après que le candidat à la migration ait imaginé toutes les possibilités de sortie de la crise économique ; comme en témoigne ce passage extrait de Un piège sans fin de Olymbe B. QUENUM où le héros, à l’instar de celui de Bleu Blanc Rouge, avait fait le choix de quitter son village natal pour aller en ville où il espérait trouver une meilleure condition de vie financière.
« Il prit la décision de partir […] Il suffoquait dans cette vie au jour le jour où le passé était une tombe, le présent un calvaire et l’avenir un enfer. » Pour ce personnage le village est devenu une sorte d’impasse qui ne lui donne aucune possibilité de s’en sortir. Par conséquent, la ville se présentait à ses yeux comme la solution qui lui permettrait de résoudre ses problèmes socio-économiques. Le village où les possibilités de trouver un emploi salarié sont très réduites, pour ne pas dire inexistantes, est considéré comme un endroit qu’il faut à tout prix quitter.
Par ailleurs, la situation économique désastreuse dans laquelle se trouve les pays d’émigration des migrants pourrait, comme nous l’avons fait remarqué plus haut, s’expliquer par la détériorations des termes de l’échange dans les marchés internationaux entre le Sud et le Nord. Les campagnes et les villes du Sud se vident de leurs forces vives, car dans une vie où rien de bon ne s’affiche à l’horizon, les jeunes sont comme contraints de s’exiler vers des pays où ils sont censés trouver une situation financière favorable.
Cette situation de misère sociale et économique pourrait aussi trouver son origine dans la corruption et la mauvaise gestion des biens publics dont les Etats du Sud d’où partaient les émigrés sont victimes. Les dirigeants africains s’accaparent de toutes les ressources du pays au grand détriment de la population qui s’enfonce chaque jour davantage dans la pauvreté. Cette situation, qui fait que les pauvres deviennent de plus en plus pauvres et les riches de plus en plus riches, ne peut générer qu’une misère sociale dont la conséquence, inévitable, est la migration des jeunes et moyens jeunes vers les grandes villes ou l’étranger.
Ce contexte socio-économique défavorable à tout développement est en grande partie l’une des raisons de la migration des personnages des romans africains francophones. Les romanciers ne font que retracer, par personnages interposés, une situation réelle dans laquelle vivent les populations du Sud. Dans son ouvrage intitulé L’Afrique au secours de l’Occident, Anne Cécile ROBERT écrit, avec raison nous semble-il, que :
« la situation dans laquelle se trouve l’Afrique [et les Africains] se présente comme le condensé des défauts du capitalisme mondialisé [ qui est d’ailleurs adopté par les dirigeant africains], que ce modèle ait été importé par force ou accepté : ses ressources sont pillés ; elle est rançonnée (la dette contractée en situation de domination l’étrangle et l’empêche d’améliorer son sort) ; l’exploitation provoque la misère [ de la population] et les inégalités sociales se creusent. »
Cette réflexion, qui dénonce en des termes explicites l’hypocrisie des relations internationales et la place qu’elles réservent au continent africain, épouse parfaitement notre position. Les personnages romanesques négro-africains francophones, à l’instar des populations du Sud, sont les victimes désignées de ce contexte économique mondial injuste où seuls les plus puissants ont une place au soleil.
Le roman de MABANCKOU, de même que les autres textes traitant de la migration, est le reflet de ce contexte mondial d’uniformisation des échanges commerciaux, aux dépens de l’Afrique, des commerces où les plus faibles sont écrasés sans scrupules par les plus forts. Le contexte socio-économique dans lequel vivent les personnages ne présage rien de promettant pour les jeunes qui voient ainsi leur avenir scellé. Toutes les portes d'une vie sociale digne semblaient être fermées devant eux. Et quand ils leur arrivaient de comparer la situation économique entre la France et l’Afrique, il va sans dire que le choix pour la métropole est on ne peut plus inévitable.
Dans ce cas, « …les jeunesses africaines semblent traversées de sentiments violents et contradictoires : les difficultés sociales, la misère et l’absence de perspective suscitent frustration et envie d’exil […] et fascination pour l’Occident » où elles pensaient échapper à la pauvreté matérielle. Ainsi, toutes les migrations, quelles soient internes ou externes, sont précédées d’une comparaison entre la situation économique, favorable ou supposée favorable, entre le pays d’émigration et celui d’immigration. A ce propos, Gérard F. DUMOND, dans son ouvrage qui s’intitule Les migrations internationales, écrit :
« le déplacement d’une personne, d’un groupe de personnes pourrait être analysé comme la recherche d’un lieu permettant d’assurer des besoins non satisfaits au point de départ [c’est à dire au pays d’émigration] : assurance de meilleures conditions économiques, assurance de pouvoir vivre librement ou tout simplement de vivre (c’est nous qui soulignons.) »
De ce fait, nous pouvons déduire que le migrant dans Bleu Blanc Rouge, ainsi que dans tous les autres textes négro-africains francophones de la migration/immigration, se déplacent « des régions où les opportunités [économiques] sont [très] faibles vers des régions où elles sont meilleures. » Le candidat à la migration interne ou externe s’engage, avant son aventure, dans une sorte d’opération mentale consistant à comparer les deux modes de vie du pays d’émigration et celui d’immigration. Dans la plupart des cas, le choix se fait pour le second. Les régions où les « opportunités » économiques » semblent être meilleures pourraient être la ville, pour les migrations internes, ou l’Europe (notamment la France), pour les mobilités externes.
Par ailleurs, aucune étude sérieuse sur la migration des personnages ne pourrait se faire sans prendre en considération l’appréciation des parents des émigrants du projet migratoire de leurs progénitures. Le plus souvent, en effet, devant une situation économique défavorable voire difficile, ces derniers jouent un rôle on ne peut plus déterminant dans la prise de décision de leurs fils d’effectuer un voyage à l’étranger. Dans la plupart des cas, comme nous l’avons remarqué dans Bleu Blanc Rouge de MABANCKOU, derrière l’engouement des personnages pour la migration en France se cache toujours la volonté des parents.
Si nous prenons la peine de jeter un coup d’œil, si rapide soit –il, sur l’ensemble de la production romanesque négro-africaine francophone depuis ses débuts jusqu’à la décennie 1990-2000 nous nous rendrons aisément compte que les positions des parents des migrants sont parfois très opposées. Ainsi, alors que les parents des protagonistes de la première génération avaient le souci d’envoyer leurs fils en Occident afin de maîtriser les technologies « des Blancs » et revenir les appliquer chez eux, celui des parents de la génération de Massala Massala était avant tout motivé par le besoin économique pressant dû aux conditions de vie sociale difficile.
Dans L’Aventure ambiguë nous relevons :
« il y a cent ans, dit la Grande Royale, notre grand-père, en même temps que tous les habitants de ce pays, a été réveillé un matin par une clameur qui montait du fleuve. Il a pris son fusil et, suivi de toute l’élite, s’est précipité sur les nouveaux venus. Son cœur était intrépide et il attachait plus de pris à la liberté qu’à la vie. Notre grand-père, ainsi que son élite, ont été défaits. Pourquoi ? Comment ? Les nouveaux venus seuls le savent. Il faut le leur demander ; il faut aller apprendre chez eux l’art de vaincre sans avoir raison. »
En effet, l’ambition de la Grande Royale d’envoyer le héros Samba Diallo à l’école « des Blancs » et ensuite chez eux en France afin d’« apprendre à vaincre sans avoir raison » s’oppose à celle des parents de Massala Massala qui était d’envoyer leur fils en France pour se faire beaucoup d’argent, pour ensuite seulement revenir les secours dans le dénuement économique sans issue dans lequel ils se trouvaient.
Ces différentes positions des parents des personnages romanesques de la première et de la deuxième génération nous permettent de faire un certain rapprochement entre les textes des auteurs ayant écrit sur le phénomène migratoire des héros. Ainsi, nous constatons que les parents de Kocoumbo l’étudiant noir avaient les mêmes ambitions que la Grande Royale de Cheikh Hamidou KANE. Contrairement aux parents de Moki et de Joseph de L’Impasse, ceux de Kocoumbo l’étudiant noir et les autres personnages du roman d’Aké LOBA avaient pris la décision de laisser leurs enfants aller poursuivre leurs études en métropole afin qu’ils maîtrisent, comme Samba Diallo, les sciences occidentales. Dans le même ordre d’idées, nous lisons dans Kocoumbo l’étudiant noir :
« demain ces jeunes-là reviendront en maîtres pour leur [parents] apprendre ce qu’ils n’ont eux-mêmes jamais su. Ces hommes de demain leur diront comment une pesante locomotive réussit à glisser sur deux mince rails, comment un plus lourd que l’air [l’avion] arrive à planer dans l’espace [sans tomber ou perdre l’équilibre], comment un petit bouton suffit à faire jaillir la lumière. »
Nous voyons combien les mentalités et l’appréciation du projet migratoire ont largement évolué d’une époque à une autre. Au début, l’heure était à la confrontation, au choc des cultures et des civilisations occidentale et africaine.
Pour les Africains en effet, leur échec face au Blanc colonisateur était surtout dû à leur ignorance des technologies occidentales. Il était donc urgent de les maîtriser pour mieux faire face au dominateur. Pour cela, la seule solution était de partir en Europe. Ainsi, les Africains, comme nous l’avons vu dans le texte de Cheikh Hamidou KANE et d’Aké LOBA, n’avaient pas pu résister longtemps à la tentation de « l’école étrangère » et du voyage en Europe. Le héros « était d’une certaine façon mandaté par toute sa communauté pour apprendre en France « l’art de vaincre sans avoir raison. » Ce voyage dans le pays lointain des Blancs qu’était la France se faisait dans la plupart des cas dans la douleur, comme nous l’avons constaté dans certains romans de la génération de Samba Diallo.
C’est le cas par exemple de L’Enfant noir de CAMARA Laye où les parents avaient beaucoup de mal à se séparer de leur fils qui devait aller poursuivre ses études en France. Surmontant cette peur de « l’inconnu », le père de Laye CAMARA avait pris la décision de le laisser aller apprendre « le génie des Blancs » chez eux. Cette décision, comme le montre cette discussion entre son père et lui, n’avait pas été facile.
« Vois-tu […] c’est une chose à laquelle j’ai souvent pensé dans le calme de la nuit et dans le bruit de l’enclume. Je savais bien qu’un jour tu nous quitterais […] J’accepte ce départ pour [ton] bien, pour le bien du pays aussi […] Oui, je veux que tu ailles en France ; je le veux aujourd’hui autant que toi-même : on aura besoin ici sous peu d’hommes comme toi ».
Après cette analyse sommaire des causes économiques de la migration des personnages romanesques négro-africains francophones en général et ceux de Bleu Blanc Rouge d'Alain MABANCKOU en particulier nous allons maintenant envisager de passer à l'étude des causes sécuritaires et attractives qui sont à l'origine de la mobilité de bon nombre de protagonistes de romans africains de langue française, notamment de Murambi, le livre des ossements du romancier sénégalais Boubacar Boris DIOP. Contrairement à la migration des héros des textes que nous avons étudiés jusque là, où le déplacement est surtout individuel, celle des oeuvres que nous allons analyser dans cette partie de notre travail est collective.
Chapitre II : les causes sécuritaires et attractives
Dans cette partie de notre étude, nous allons respectivement nous intéresser aux motifs sécuritaires et attractifs qui, au même titre que les déterminants psychologiques et économiques, jouent un rôle capital dans la migration des personnages romanesques négro-africains francophones.
II – 1 Les causes sécuritaires
Nous entendons par causes sécuritaires le fait que, contrairement à ce que nous avons vu jusque -là, les personnages émigrants quittent leur pays d’émigration non pas par ce qu’ils l’ont voulu ou par des besoins psycho-économiques, mais plutôt par ce qu’ils sont contraints de partir pour sauver leur vie. Murambi, le livre des ossements est un texte publié dans un contexte particulier : celui du génocide rwandais de 1994, entre le mois d'avril et le mois de juillet.
Il doit sa conception et sa parution à un projet d'écriture : Rwanda, écrire par devoir de mémoire. En effet, en 1998, sous l'instigation de Maimouna KOULIBALI et de Nocky DJEDANOUM, tous deux organisateurs de Fest'Africa (un festival littéraire et artistique